Le rire algorithmique

Francis ANCIBURE /

Merci cher Marie-Jean Sauret (placé mieux que quiconque pour traiter avec sérieux de ce grave thème) de nous avoir éclairés sur la mécanique du rire. Maintenant, je sais que si je suis pris d’un fou rire, ce n’est pas moi le responsable de ce scandale, c’est mon cortex préfrontal. Lui seul sait quand je dois rire, car il décide, par un procédé un tantinet mystérieux, de ce qui est risible et de ce qui ne l’est pas. 

Tout devient simple quand on naturalise l’homme : comme pour l’animal, le rire est instinctuel (voilà pourquoi on rit bêtement).  Sous peu, car c’est toujours sous peu avec elles, les sciences cognitives éclairciront l’énigme de « la vache qui rit », celle de « l’homme qui rit » et, bien sûr, du pince-sans-rire.

N’empêche, cette analyse m’a précipité vers gouffre de mystère. Rire est bon pour santé mentale ? J’ai connu un certain nombre de boute-en-train, de grands rieurs, qui se sont suicidés. Là, on ne rigole plus ; et je pose la question : qui rit quand on rit ? Le rire est-il exactement « un comportement expressif du bonheur » sécréteur de serviables endomorphines ? Ce n’est pas ce que montre l’expérience : ces masses d’individus riant d’être rieurs devraient évoluer à vingt centimètres du sol, gonflés qu’ils sont d’endomorphines.

Avec les neurosciences, le cortex cérébral a délogé le moi (et le Ça). Ce qui rit c’est le moi-marionnette du cortex. Comment comprendre qu’un individu puisse être rieur et mal terminer ? On ne s’en sort pas si l’on ne dissocie pas le rire de la gaieté.

On peut rire sans gaieté, car le rire est plus qu’à son tour obligatoire. Quand ça ne vient pas, on envoie les rires préenregistrés : selon « Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight Club, la plupart des rires qu’on entend [dans] les comédies américaines ont été enregistrés dans les années 1950 et que, par conséquent, les spectateurs qu’on entend s’esclaffer sont morts. » (F. Beigbeder, L’homme qui pleure de rire).

Voilà pour le rire sans lendemain.

Mais rire est la norme ; ne pas en être est louche. Parlant du sourire, qui est un rire en dessous, pour Albert Cohen certains ont « un sourire peint sur la bouche » ; Léon Bloy parle, lui, de « sourire à ressort ». Le cognitivisme a du pain sur la planche, mais son algorithme du rire nous dira tout. 

Pour Beigbeder, des études indiquent « que les rires des participants aux blagues des humoristes donnaient aux auditeurs l’impression qu’ils étaient drôles ». Ça montre que faute d’Autre le rire n’existe pas. Quand Victor de l’Aveyron rit, c’est un rire « bruyant, » incontrôlé, « une joie convulsive », écrit Jean Itard en 1806. Bien qu’il fonctionne indéniablement, son cortex cérébral n’a pas la main sur le rire. A moins que ce soit du côté du sujet et de la langue qu’il lui faudra creuser. Car, comment fait le cortex pour savoir si une blague est drôle ?

Colette Soler note que l’humour se partage peu entre des sujets d’horizons culturels éloignés : d’où le cortex tiendrait la supra-aptitude de décider de la drôlerie quelle que soit la culture ? 

A côté de de cela, il y a la gaieté discrète qui se passe du rire. Elle est suspecte, car, tel le symptôme, elle ne se laisse pas commander, ni transmettre par contagion. Pire, elle est associée à l’enthousiasme. 

Lacan en 1967 : « Chacun sait que je suis gai, gamin même on dit : je m’amuse. Il m’arrive sans cesse, dans mes textes, de me livrer à̀ des plaisanteries qui ne sont pas du goût des universitaires. C’est vrai. Je ne suis pas triste. Ou plus exactement, je n’ai qu’une seule tristesse, c’est qu’il y ait de moins en moins de personnes à qui je puisse dire les raisons de ma gaieté, quand j’en ai. » Oui, il est rare de pouvoir partager ses joies.

Le livre dont Marie-Jean fait la critique est édité chez O. Jacob où l’on trouve le meilleur comme le pire, avec les soi-disant sciences cognitives, que l’épistémologue André Pichot déconstruit (La société pure, 2000). 

François Leguil ne mâche pas ses mots avec Stanislas Dehaene, héraut du cognitivisme au Collège de France (dans la division « sciences de la vie ») : « Tant de technologie, de savoirs, d’argent, pour d’aussi décourageantes âneries. » (L’en-dehors du champ de l’apprentissage, 2019). Il l’a un peu mérité Stanislas, qui publie chez Jacob : « Ne croyons pas que les enfants sont tous différents. L’idée que chacun d’entre nous possède son style d’apprentissage est un mythe. L’imagerie cérébrale montre que nous possédons tous les circuits et des règles d’apprentissage. Ce n’est qu’en apprenant à mieux nous connaître que nous parviendrons à tirer le meilleur parti des puissants algorithmes dont notre cerveau est équipé. Quatre slogans les résument : “ Concentrez-vous totalement ” ; “ Participez en classe ” ; “ Faites des exercices ” ; “ Profitez de chaque jour et de chaque nuit ” »

Quoi, tout ça, pour ça ? Mince alors, ma mamie Suzanne aurait dû rentrer au Collège de France !

Moi, ça ne me met pas en colère ; ça me rend hilare (j’ai fait l’effort de suivre les cours de S.D ; je confirme que le rire y est étique, pardon : squelettique) de constater que si la montagne accouche d’une souris (de laboratoire, quand même !), c’est qu’il prend les enfants pour des souris. 

Il ne faut pas rire de tout ! Il y a fort à parier que, bientôt, tous les objets d’étude seront naturalisés ; peut-être même a-t-on déjà prouvé que le style c’est l’hypothalamus.

Là où je veux en venir est à ceci : pourquoi la fascination du public devant tant d’âneries ? Est-ce là la preuve que le discours unis vers Cythère conduit droit à la débilité ?

Francis ANCIBURE

14-12-2020

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