Se parer d’Imaginaire ou se vêtir d’une clinique affranchie de l’image ?

Marie MOTTE /

Auparavant, l’hôpital et son hall d’entrée étaient agités du passage des patients et de leurs proches, semblables à une fourmilière. Avant, les longs couloirs reliant les différents pôles donnaient lieu à des rencontres, des croisements. Aujourd’hui, les couloirs sont vides ou voient une circulation enraillée, un monde masqué. Le ballet de blouses blanches est lui aussi timide. J’y ai participé, dans l’obligation de m’affubler de la tenue, en tant que stagiaire psychologue.

Une question s’est alors posée au moment de la laisser dans le bureau de consultation, pour me rendre dans les services ; se vêtir de ce « second manteau » ou « sur-manteau » de protection pourrions-nous dire, ou bien choisir de ne conserver que le masque ? Ne portant pas de blouse auparavant et ayant rejeté cette idée quand celle-ci s’était présentée, pourquoi venais-je à m’interroger sur le fait de consentir à n’en habiller que le porte-manteau et non plus mes épaules ?

Le choix de mettre une blouse s’est opéré de manière contextuelle pour se rendre dans les services et chambres des patients, dans une perspective de préconisation sanitaire commune. Cet équipement, dont la définition du terme indique qu’il s’agit de quelque chose de nécessaire, adapté à une situation et donc lié ici à une menace de transmission/contamination, fait par ailleurs l’objet d’une décision de la part de chaque psychologue dans sa pratique clinique habituelle.

L’absence de recommandations sur ce point depuis le déconfinement et les nouvelles mesures associées, implique de s’interroger sur la fonction de cette blouse pour chacun, et de ce qu’elle représente, suscite et véhicule au sein de l’institution d’une part, mais également dans la rencontre clinique, d’autre part.

Je souhaite donc souligner un double mouvement ; l’idée première de ne pas porter de blouse, et dans un même temps ce qui se joue au moment de la reposer et de la rendre à son inutilisation. Pourquoi y tenir, quels bénéfices est-elle susceptible d’apporter ? Et, de manière générale, pourquoi implique-t-elle la réflexion ?

Dans un premier temps, ce morceau de tissu épais, blanc, quelque part immaculé, ne vient-il pas en tant qu’équipement supplémentaire, lisser des choix vestimentaires et accessoires, et ce qui transparaît de la personnalité du psychologue ? La blouse ne confère-t-elle pas en plus d’une certaine protection, ou « seconde-peau », une soustraction à l’image qui nous définit, dissimulant ce qui fait notre singularité ?

Je me suis en outre demandé si cette blouse, ne venait pas assurer voire garantir d’une légitimité dans un service de soin, favoriser une écoute et une reconnaissance de la part des médecins, permettant d’entrer plus facilement en relation avec les patients, de se sentir plus confiant, comme porté par une institution qui s’enveloppe de coton.

Cela concernerait donc le désir du psychologue, pour empêcher et limiter un trop de projection ou un désir orienté vers un « portage institutionnel ». Mais un tel vêtement a-t-il dès lors, possiblement une influence dans la rencontre clinique ?

Dans un service hospitalier, porter une blouse implique une certaine reconnaissance en tant que soignant. De ce fait, elle confère une certaine étiquette et transmet l’idée d’une adresse à un professionnel du corps médical ou paramédical. Il est alors plus facile de solliciter une équipe, qui ne connait pas forcément « la tête du/de la psychologue », ajoutant par-là même, une visibilité qui favorise l’échange et la transmission au sujet des patients.

Cette blouse s’inscrit par ailleurs dans les représentations communes et un discours. Elle détient cette autre fonction d’identifier celui qui soigne pour toute personne consultant à l’hôpital. Or le psychologue tient une place qui marque un pas de côté par rapport à l’équipe d’un service. Notamment en milieu hospitalier, ultra-médicalisé, n’est-il pas essentiel de pouvoir distinguer celui qui soigne et technicise sa pratique, ausculte et diagnostique, traite et évalue objectivement, de celui qui propose un espace d’écoute, où la parole pourra se déployer ?

Bien sûr, il peut paraître séduisant de se parer de cette blouse qui vient solliciter un imaginaire du soin, en adéquation avec le milieu médical, d’être dans le « même » ou « tout comme » et de transmettre cette image qui se calque à un modèle hygiéniste. Cet imaginaire placerait le clinicien comme maillon prêt à se saisir d’un outil d’investigation, qui aurait à voir avec le symptôme organique, physique.

Cela nécessite alors de distinguer l’imaginaire et la position clinique dont l’enjeu, pour le clinicien, est de s’extraire du paraître et d’un trop d’imaginaire tout en maintenant cette même fenêtre, ouverte. Ainsi l’imaginaire a à voir du côté du patient avec ce qu’il peut projeter sur le clinicien et interpréter de ce qu’il saisit. Un mouvement d’aller-et-venue pour le patient concernerait donc son propre corps, ce qu’il imagine de la manière dont on le perçoit, ainsi que sa façon de percevoir le clinicien, tandis que le clinicien aurait lui, à marquer une distance avec l’imaginaire dans sa position.

On peut enfin penser que le contexte de pandémie aura eu une influence sur cet imaginaire, certains équipements venant à présent protéger et limiter la contamination, pour tout un chacun. L’inhabituel étant devenu commun, on peut envisager qu’une blouse ne convoque peut-être plus tout à fait le même type de représentation. Dans un même temps et au sein de notre société contemporaine, la blouse par-exemple, pourrait s’inscrire dans une perspective où la santé n’en viendrait que plus à être dirigée vers le totalitarisme (au sens donné par Roland Gori) d’un contact limité à l’urgence, au soin hiérarchisé et priorisé d’un point de vue médical. Le contexte du coronavirus permettrait alors d’asseoir un discours médical, en tant qu’unique discours institutionnel.

Ainsi, se parer d’Imaginaire ou se vêtir d’une clinique affranchie de l’image ne serait peut-être pas le nœud de ce qui ne trouve réponse, du fait qu’on ne puisse se départir de la dimension singulière et propre à chacun. Mais il s’agirait plutôt de se demander, quelle place le psychologue accorde-t-il à cet imaginaire, quelle fonction un vêtement peut-il prendre et tenir dans une institution, et nous pouvons également interroger à l’inverse, peut-on envisager une clinique dépourvue de ce rond lacanien ?

Marie MOTTE

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