Au téléphone

Freddy CABANIS /

Depuis trois ans, j’accueille en entretiens des personnes qui viennent des quatre coins du monde. Des hommes et des femmes qui ont souvent vécu la guerre, la torture, l’exil…La crise sanitaire a été, pour beaucoup d’entre eux, particulièrement éprouvante. Elle a provoqué de grandes angoisses, d’autant qu’ils étaient nombreux à ne pas comprendre la situation. Elle a réactivé des souffrances, des traumatismes liés à l’enfermement. Certains ont été confinés à plusieurs dans des espaces réduits sans savoir quand tout cela aller s’arrêter. Ils attendaient un dé-confinement pourtant souvent synonyme pour eux d’expulsion de leur logement, voir de reconduite à la frontière.

Ne pouvant plus recevoir de patients, j’ai décidé de prendre contact avec les personnes que j’accompagnais, particulièrement fragiles, pour maintenir le lien. J’ai donc utilisé, quand il le fallait, deux téléphones, l’un pour les patients, l’autre pour les interprètes. Cela a été éprouvant, la communication était régulièrement difficile et laborieuse. Maintenir le lien était pourtant à mon sens essentiel pour ces patients. Voici quelques vignettes cliniques qui témoignent de cette période de confinement (les noms sont fictifs).

Reza a fuit son pays pour sauver sa vie. Il était menacé de mort. Il est atteint d’une pathologie cardiaque grave qui fragilise également ses poumons. Reza est confiné avec six autres personnes dans un appartement où il apprend que l’un d’eux est « suspecté » d’avoir la covid-19. Pour Reza, qui suit les informations sur son téléphone portable, la suspicion devient pour lui une menace réelle. Il s’informe tous les jours sur le décompte macabre de l’épidémie, il vit la progression du virus comme une avancée inéluctable qui bientôt, il en sûr, l’atteindra. Même après avoir été testé négatif, son voisin de chambre restera pour Reza une menace mortelle. Une métamorphose kafkaïenne s’est opérée sur son compagnon de chambre, ce dernier incarne désormais la covid-19. Le virus a une forme humaine, il se déplace, fait la vaisselle, prépare son repas dans les mêmes espaces que lui. Le temps s’étire, les secondes deviennent des minutes, et les minutes des heures. Il ne dort plus, a des difficultés à respirer. Il se sent pris au piège.

Ce confinement qui devait le protéger d’un virus extérieur est maintenant à l’intérieur.

Il se dit épuisé par cette peur permanente d’être contaminé. Si son état de santé est particulièrement inquiétant, ce qui justifie d’ailleurs d’une protection sanitaire évidente à mon sens, quelque chose d’autre se rejoue pour lui. Une réactivation traumatique dont il semble redessiner les contours se fait jour. Il scénarise un danger de mort imminent. Reza demande à être isolé dans une chambre seul tant c’est insupportable pour lui. Un confinement dans le confinement, un exil dans l’exil. Il ne sera pas entendu dans cette demande. Je prendrais contact avec son assistante sociale pour porter sa demande tant elle semble vitale. Il obtiendra, deux semaines avant le dé-confinement, une chambre seul. Le mouvement que j’ai opéré me pose cependant question. Est ce du ressort du psychologue d’intervenir ainsi ? Ai-je préservé l’espace thérapeutique ? J’en doute, et c’est probablement une part de mes sentiments d’impuissance et de culpabilité qui ont motivé l’acte posé. Certes, cette chambre l’a beaucoup soulagé, et, dans le contre transfert, moi également, mais pour combien de temps ? L’espace thérapeutique est-il toujours possible à présent du fait de cette intervention dans la réalité ?

Venu du Kosovo avec toute sa famille, Sonia a quitté son pays où elle se sait menacée de mort.

Elle y a subi des violences inouïes et ne peut partager ces événements avec personne, ni avec ses proches, ni avec elle-même par ailleurs. Sonia vient en consultation depuis plusieurs mois et tente de refaire du lien avec l’humanité, d’exister à nouveau. Elle a pu livrer son histoire dans l’espace thérapeutique avec des silences et des mots.

Des mots qui ne peuvent pas dire pour le moment, ou alors pour dire qu’elle ne peut pas dire. L’expulsion et le retour au pays est une menace permanente, une menace de mort, insupportable. L’angoisse ne la lâche pas, à tel point que même les traitements médicamenteux qui lui sont administrés, pourtant très forts, ne lui permettent pas de dormir. Le confinement est extrêmement difficile pour elle. Ils sont cinq dans une chambre et ont peur de sortir. Sonia doit faire avec ses cauchemars la nuit, ses reviviscences la journée, des maux de tête, une angoisse de mort omniprésente ? Elle tente semble-t-il de faire « bonne figure » auprès de ses enfants et de son mari, et c’est aussi ce qui semble l’aider à tenir. Les aides financières ont été arrêtées et la question alimentaire est devenue prioritaire.

Ses enfants ne peuvent plus suivre les cours faute de moyens matériels. Aller à l’école pour récupérer leurs cours lui fait peur, elle craint la police. La menace de l’expulsion est permanente dans son esprit. Le confinement est total. Elle vit entre les difficultés de l’enfermement et la peur de l’expulsion. Une tension extrême, qui peut être évoquée par petites bribes, au téléphone, dans le couloir de l’appartement, entre le passage des voisins. Je lui propose des entretiens téléphoniques trois fois par semaine, sur une demi-heure, durant le temps du confinement. Sonia accepte ma proposition. Il s’agit à mon sens, là encore, de maintenir le lien, de poursuivre le travail entamé dans un soutien à la subjectivation.

Awa a fuit son pays pour éviter l’excision à deux de ses filles, la troisième, l’aînée, est restée au pays et elle n’a plus de nouvelle depuis. Elle-même excisée, Awa se bat aujourd’hui pour protéger ses filles. Ses droits ont été suspendus pour des raisons administratives. Awa n’a pas signé un document alors qu’elle était hospitalisée, ce qui a eu pour effet une suspension de ses aides.

La question de nourrir ses enfants est une priorité, et une terrible angoisse. Il lui faut là encore se battre. Awa est dans un appartement avec une autre famille. Elle est musulmane, ils sont catholiques. Cette cohabitation devait être temporaire, du fait du ramadan. Mais la crise sanitaire ne le permet plus. Le ramadan se fera dans la difficulté, sans l’apaisement qu’elle espérait de ce moment. Awa est si épuisée par ses conditions de vie en France qu’elle en vient à penser qu’elle n’aurait pas dû quitter son pays. Une pensée qui la terrifie.

Les entretiens se feront également par téléphone. Ce qui m’a beaucoup frappé pendant ces entretiens avec Awa, c’est le silence. Ces moments de silences pendant les entretiens en présentiel étaient très fréquents, nécessaires et vitaux. Le silence avait donc sa place au téléphone, même sans les corps car le transfert était en place. Parfois il n’y avait que quelques mots : « bonjour », « comment allez-vous ? », « ça va un peu », « à mardi ». Quelques mots coupés de silence, et les sanglots. Je l’appelais donc en grande partie pour faire exister ces moments de silence.

Aujourd’hui, avec le dé-confinement, ses droits sont bloqués. Ce qui induit qu’elle ne puisse plus venir à Brest en entretien. Un processus administratif, « pragmatique » et froid, vient interrompre ce qu’elle met courageusement au travail depuis un an. Encore une fois, je poserais des actes, contact avec son assistante sociale pour soutenir l’importance de son travail et de son droit d’être un sujet.

Puisque Stefan Zweig m’a accompagné pendant tout le confinement, je ne résiste pas à le citer quand il parle de son exil dans Le monde d’hier :« il fallait constamment sentir, avec une âme libre, qu’on était objet et non sujet, que rien ne nous revenait de droit et que tout n’était qu’une grâce que nous faisaient les autorités». [1] Pendant le confinement, il me semble indéniable que les écarts sociaux se sont énormément creusés et ce, sur un laps de temps extrêmement court.  

Pour les personnes étrangères qui demandent l’asile en France, cette période a été particulièrement éprouvante, d’autant plus que la question des droits fondamentaux se pose pour eux.

Comment penser le lien social dans une société qui élève le pragmatisme et l’objectivation comme paradigme ? Où peut se situer le sujet dans cette perspective ?

Freddy CABANIS


[1] Stefan Zweig, le monde d’hier, folio.

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