Qui suis-je… au temps du Corona ?

Nawal ABDULBAKI /

S’endormir, et se réveiller face à une nouvelle répression, et à un autre impératif, (restez chez vous !) alors que le loup est dehors prêt à bondir. Dans ce monde en mutation et en transformation ; vous vous retrouvez isolé, et l’être social, que vous étiez, est nié.

C’est une question existentielle : vous êtes face à une étrangeté inquiétante, inconnue et même invisible, qui apporte avec elle toutes les peurs.

Une réaction primitive, paradoxale émotionnellement, se manifeste. L’homme essaie de comprendre la relation ambiguë, entre lui et le monde extérieur. Cette relation est l’objet, chaque jour, de transformations mystérieuses et étranges. On peut raconter la réalité d’une manière irréaliste, humoristique. Et cette étrangeté est source de créativité, de nouvelles productions inconscientes : le mot d’esprit, l’art, l’écriture… 

Peut-être, dans le futur quelqu’un écrira un roman « L’amour aux temps du Corona », comme « L’amour aux temps du Choléra » de G. García Márquez, dans la littérature du « réalisme magique », où le fantasme et le mythe sont entrelacés à la vie quotidienne. Le magique devient familier, mais la question reste de ce qui est réel et de ce qui est imaginaire.

L’être humain bras croisés se sent impuissant devant l’inquiétante étrangeté de ce monde nouveau. Mais les pensées inconscientes primitives ne sont pas éteintes. Ce sont elles qui font surface, quel que soit notre milieu culturel. La peur de l’extérieur peut nous conduire à devenir plus conformes  aux normes en vigueur. Nous agissons comme la majorité de la société, nos jugements moraux deviennent plus rigides, et nos attitudes sociales sont plus conservatrices, à l’égard de questions telles que : la liberté, l’égalité, le sexe, l’immigration…etc. Nos comportements sont inévitablement contradictoires… C’est comme si vous n’étiez pas vous. C’est, la « Servitude Volontaire » de La Boétie.

C’est donc une plongée dans l’angoisse. Puisque, comme dit Lacan : « l’angoisse est à l’origine, et elle n’est pas sans objet », et, « est sa seule traduction subjective ». Une inhibition primaire précédente, ou même un premier choc reviennent. « Retour du refoulé ». Le nouveau choc ramène à la surface l’angoisse précédente et le premier choc inconscient. Ce nouveau choc tire son pouvoir inconscient de l’invisible, inconnu qui menace l’égo…

Comme si nous étions revenus, pendant ces 55 jours, de la période du confinement, à la position fœtale. Comme si nous étions face au premier choc, le trauma de la naissance -la séparation de la mère- puis face aux autres chocs qui ont suivi… Ce choc qui a généré l’angoisse première, prend deux formes qui persistent chez l’être humain, tout au long de sa vie : la peur de la vie et la peur de la mort.

« Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort ! » S. Freud.

L’être humain craint de se perdre dans la foule et de perdre son indépendance, sa singularité … « Une angoisse d’être ». Ce que nous voyons maintenant, c’est le chaos, la perte de la confiance en l’autre, la tension, la douleur, une menace pour la sécurité, un faux calme…C’est parce que la subjectivité s’est effondrée, que le moi ne se sent pas calme. Et le narcissisme qui protège l’égo est également affecté, en raison de la privation ou de la perte qui s’est produite. Il est logique de s’attendre à faire face à une agression venant des autres.

L’être humain, face aux épidémies est dans un état de régression dans sa capacité d’adaptation. Dehors, l’égo a peur d’être détruit. L’homme est confronté à un phénomène : une maladie (grave, épidémique) ou la mort, comme s’il était effondré. C’est comme si ses espoirs, sa fierté, et son bonheur étaient enterrés dans une tombe. Son attitude envers la mort est inconsciente, comme s’il vivait dans la préhistoire. Son instinct n’est pas prêt à croire à la mort, c’est le secret de l’héroïsme. La vie personnelle est si précieuse que « quelque chose ne peut pas m’arriver » Ludwig Anzengraber (dramaturge du Volkstheater).

Tout dommage à notre moi tout puissant est un crime contre le moi royal. L’inconscient dénie l’idée de mort et la maladie. Freud dit : « notre inconscient est inaccessible à la représentation de notre propre mort mais il est plein du souhait de meurtre… Notre moi tout puissant et souverain…Notre inconscient ne croit pas à la mort propre, il se conduit comme s’il était immortel. » 

Quant à être contagieux, c’est un autre problème, un trouble de l’estime de soi, ainsi que des autres.

Nous ne pouvons pas dépasser le seuil du confinement et sortir à la vie avant que le deuil ne soit fait sur ce que nous avons perdu. Il faut accepter que la vie telle qu’elle était, a changé. Nous avons pris conscience de la fragilité du monde qui nous entoure et de la chute d’un système auquel nous croyions, le masque de l’illusion est tombé (ce qui n’a rien à voir avec le masque réel). Et sans reconnaissance de l’objet manquant pas de liberté possible, et pas de deuil possible.

La civilisation nous oblige à penser différemment et créer de nouveaux modes de vie, puisque les caractéristiques de notre vie quotidienne ont changé. Notre conscience qui souffre, génère des défenses pour éviter la catastrophe. Une de ses défenses face à cet écrasement est le recours à la création artistique. Tout faire pour éviter ce qui peut être évité !

Mais les humains, n’ont pas réussi à comprendre ni à accepter la part de l’inconscient, ce qui est une question très difficile. La première étape serait de faire face à notre peur intérieure et à notre rejet de ce que nous ne comprenons pas, c’est-à-dire l’étrangeté. C’est peut-être le plus difficile de tout.

Nous ne savons pas encore exactement qui nous sommes, mais nous savons certainement ce que nous ne sommes pas.

J’ai besoin de l’autre, pour me connaître.

Nawal ABDULBAKI

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