« Repanser » le travail ! Entre sidération et changements subjectifs

Marie-Laure DUMAS /

Membre du réseau Souffrance et Travail depuis sa création en 2011, mes patients pour la plupart viennent en première instance me parler de leur travail. Nombre d’entre eux sont aux prises avec des entreprises ou des institutions marquées par des logiques gestionnaires qui les confrontent à une perte de sens, des conflits éthiques, des situations de violence conduisant certains à l’épuisement professionnel, d’autres à des états de stress post-traumatique, voire à des passages à l’acte envers eux-mêmes ou autrui. Pour ces patients c’est souvent le corps qui dit stop, à moins qu’une décompensation psychique ne vienne signer un effondrement plus radical. Ces patients viennent parler d’un travail qui déborde, qui envahit leur sphère personnelle, leurs nuits, ils parlent de leur corps douloureux. Border le réel du travail peut prendre du temps avant qu’un pas de côté subjectif ne puisse s’opérer, et que certains par cet appel d’air consentent au-delà de la souffrance à laisser émerger la question du désir. Ce déplacement subtil ne s’autorise que dans le transfert à partir d’une écoute décalée attentive bien sûr à la souffrance immédiate, mais au-delà à la singularité d’un sujet aux prises avec ses questions, son symptôme et son désir. Dans son article Aucun commencement, jamais [1] Pierre Bruno soutient que c’est d’abord l’offre de l’analyste qui donne la possibilité à tout sujet d’entrer dans le discours de l’analyste : « Dès le premier rendez-vous, voire dès la réponse au premier coup de téléphone, un analyste a à se tenir dans cette position de semblant d’objet a, telle que a lui assigne la matrice du discours de l’analyste » [2]. 

C’est depuis cette proposition que j’ai décidé de rejoindre l’initiative du dispositif d’Ecoute Analytique créé par quelques-uns du Pari de Lacan au début du confinement. Tout d’abord destiné aux soignants et aux personnes rencontrées dans leur exercice, ce dispositif a dans un deuxième temps été élargi à toute personne souffrant dans le confinement. Il me semble que ce mouvement a signé un déplacement important, permettant de nous décaler de la place à laquelle le social nous assignait « il faut écouter les soignants !», offrant ainsi la possibilité à toute personne en situation de souffrance d’adresser une parole à un analyste. Si nous sommes habitués aux prises de contact par téléphone, la première rencontre dans le cadre de ce dispositif s’est faite à distance, à voix, à défaut de se voir. D’autres entretiens ont pu se succéder sur cette modalité pendant le confinement. Pendant cette période, nos pratiques ont été bousculées, nous poussant à créer, innover. Des questions se posent. Notamment quelle suite donner lorsque le chemin vers le cabinet de l’analyste ne semble pas si direct pour certaines personnes qui nous ont contactées, alors que pour d’autres ce sera une évidence ?

Mais revenons au travail ! Pendant le confinement, force est de constater que j’ai reçu peu de demandes d’accompagnement autour de cette question. Le silence, notamment des soignants, a interpellé, comme en témoignent les nombreux échanges entre collègues du dispositif de l’Ecoute Analytique ainsi que les écrits produits. Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec une patiente qui a perdu sa mère du Covid pendant le confinement. Pour des raisons sanitaires imposées par l’hôpital puis le service de crémation, elle n’a pas pu être auprès de celle-ci pendant ses derniers instants ni assister à la cérémonie. Elle a récupéré les cendres sur un mur comme « un déchet médical » me précise-t-elle, ajoutant : « je réalise sans réaliser, c’est très étrange ». Aucune souffrance pour cette femme qui était pourtant si proche de sa mère, seul ce sentiment d’étrangeté. Elle repère bien que quelque chose cloche, mais ne peut en dire plus pour le moment. Qu’en sera-t-il aussi pour les professionnels confrontés à ces situations ? Dans Paroles de soignants [3] Vincent, psychanalyste, évoque la peur de mal faire, la peur de faire pire que de ne rien faire, la sidération des soignants confrontés à la pandémie du coronavirus et à des situations professionnelles parfois déshumanisées. Lorsque Christophe Dejours souligne que le travail est l’armature de la santé mentale, [4] nous pressentons combien ce silence, ces silences risquent d’être suivis par de multiples symptômes dans l’après-coup. 

Si le silence est là, d’un côté, sidérant même les écoutants, je reste d’un autre côté étonnée par certains changements subjectifs pendant le confinement de patients en arrêt maladie ou demandeurs d’emploi. Certains demandeurs d’emploi se sont apaisés, le confinement ayant d’une certaine manière normalisé leur situation avec ce leit motiv à chaque entretien « cela ne change rien pour moi, j’étais déjà confiné ». Le confinement fait écho au repli social occasionné par le chômage. L’angoisse est moins présente, certains prennent conscience que leur discours n’est pas si décalé que cela, qu’ils ne sont pas seuls. Etonnante expérience en plein confinement ! Le travail participe en effet à la construction sociale et identitaire de chacun, mais lorsqu’il est fragilisé, attaqué ou absent, la personne peut se retrouver en perte de lien social et de sens. Pour quelques autres patients en arrêt maladie suite à des situations de souffrance professionnelles, une reprise du travail qui semblait impossible quelques semaines plus tôt est devenue envisageable. Le travail fait soudainement moins peur. L’autre semble moins dangereux. Les nouvelles modalités comme le télétravail, les effectifs réduits, modalités temporaires certes, permettraient-elles de mettre à distance les mouvements pulsionnels, de haine, de violence générés par un travail parfois sans loi comme pour cet homme travaillant dans l’univers du GSM où tout semble permis au nom de la rentabilité ? Le travail à distance rendrait-il plus supportable la perte de sens ? Quelque chose du confinement aurait-il autorisé ces pas de côté subjectifs du côté du travail ? 

Si nous ne pouvons faire l’économie des effets pour chacun du travail psychique dans le transfert, il me semble que du confinement nous sommes aussi invités à repanser le travail, entre un réel faisant trauma et un désir de travail renouvelé. 

Marie-Laure DUMAS
Le 30 mai 2020


[1] Bruno, Pierre. Aucun commencement, jamais, Revue « Psychanalyse YETU » n°41, Erès, 2018, p. 5 à 11.

[2] Ibid.

[3] Paroles de soignants, épisode 22, France Inter, avril 2020.

[4] Dejours, Christophe, Travail et usure mentale, Nouvelle édition augmentée, Paris, Bayard, 2000.

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