« Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

Luz ZAPATA /

Que devient le travail au temps du coronavirus ? Cette phrase de La Fontaine résonne dans ma tête en ce temps de déconfinement et des changements importants. Le film documentaire du même titre dévoilait la souffrance des sujets au travail à travers la consultation d’une psychologue et de deux médecins. [1] Ces sujets témoignent de la mise en œuvre de la réduction de l’être humain à une machine : ses compétences, les tâches qu’il peut accomplir, sont sollicitées en faisant abstraction de son histoire subjective. Le devoir de performance pousse les sujets à se surpasser dans un système « génial, mais diabolique » des mots mêmes d’un des sujets qui témoigne de son effondrement au travail. Chaque sujet dans le travail est pris dans une spirale où en tentant de répondre aux injonctions de performance, il se perd et s’isole. Une des caractéristiques de la souffrance au travail réside en effet dans le fait d’être coupé de sa propre parole d’abord puis coupé des autres ensuite. [2]

Christophe Dejours montre depuis les années 1990 le paradoxe dans lequel est pris le sujet au travail, entre les nouveaux modes de management liés à la « modernisation » et les souffrances de plus en plus présentes des sujets éjectés de leur rapport subjectif au travail. [3] Il insiste en effet sur la fonction du travail en tant qu’il confronte au réel, à ce qui résiste, permettant à chacun de faire l’expérience de l’invention, de la capacité de création nécessaire pour forger le réel, ce qui produit un effet certain sur la subjectivité. Mais cette capacité d’invention ne peut pas être prescrite, elle ne se décrète pas, il ne suffit pas de dire “réinventez-vous” ! Cette capacité ne peut advenir que dans une dynamique subjective et sociale capable de la laisser émerger.

Le sujet dans son travail se trouve aujourd’hui pris entre le discours capitaliste, la technoscience et sa condition même de sujet du désir qui le pousse à chercher par le travail son accomplissement et aussi la reconnaissance. Mais force est de constater que le travail se trouve dans un moment d’aporie : la fin de l’industrialisation, la seconde modernité, la mécanisation, la robotisation et la numérisation ont introduit des modifications substantielles dans les modalités du lien au travail. Et la crise sanitaire actuelle s’avère être aussi une crise du travail. 

Les conditions modernes du travail nous ont fait constater l’émergence de nouvelles souffrances, notamment par la désubjectivation, car il est de plus en plus signifié aux sujets que le travail ne fait pas partie de leur histoire, qu’ils accomplissent des tâches fragmentées, qu’ils ont des compétences, détachables de leur propre histoire subjective.

La crise sanitaire que nous traversons a confronté chacun à des changements radicaux dans les modalités de travail : dans le « meilleur » des cas, le télétravail a été proposé et continue de l’être, comme une des solutions afin d’éviter la propagation du virus. D’autres se sont vus assignés à résidence sans possibilité de travailler. D’autres ont travaillé (parfois excessivement) et assuré à chaque citoyen la possibilité de se soigner et de s’alimenter. D’autres encore se sont vus mis au chômage partiel, et aujourd’hui même beaucoup ont subi une reconversion forcée dans leur travail, ou l’ont définitivement perdu.

Mais la mise en place du « travail à la maison », pour le nommer plus précisément, s’est imposé dans l’improvisation, sans la prise en compte des conditions de vie et de cohabitation des personnes. Vie privée et vie professionnelle se sont trouvées ainsi mélangées, brouillant les limites, induisant un rapport poreux au temps de travail. Chacun a rongé son frein, a pris sur soi, parce que nous sommes en crise sanitaire. Mais les effets subjectifs de ce travail commencent à apparaître : situations d’épuisement professionnelle, conflits entre vie personnelle et vie familiale, isolement, absence de créativité, désinvestissement, etc. En effet, l’absence des liens dans le rapport au travail confine chacun à l’isolement et le cantonne à l’effectuation du travail réduit à des tâches à accomplir, et non pas lieu de réalisation individuelle et collective dans un but commun.

La fonction du travail de forger le réel, de trouver une régulation pulsionnelle et une inscription subjective dans le lien social, était déjà mise à mal dans nos sociétés modernes. Dans la société du postconfinement on aura à accueillir et réparer les nouvelles souffrances que ce mode de travail a introduites.

Quel est le sens du travail aujourd’hui ? Quelle place pour la subjectivité ? Il me semble que nous avons là des questions à traiter ensemble, afin que le travail redevienne facteur d’inscription dans le lien social, de traitement du réel et d’accomplissement, et non pas seulement un moyen de survie, de contrôle et d’aliénation.

Luz ZAPATA
Brest, le 26 mai 2020


[1] Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Bruneau, Sophie ; Roudil, Marc-Antoine. ADR Productions & Alter ego films. 2005, 76 min.

[2] Pezé, M. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Journal de la consultation «Souffrance et travail» 1997-2008. Paris, Flammarion, 2010.

[3] Cf. Dejours, C. Souffrance en France. Banalisation de l’injustice sociale. Paris : Seuil, 2014 (édition augmentée). 

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