Rester humain

Marc LESCANNE /

Alors que les Italiens sont aussi, sous régime d’état d’urgence sanitaire, en lutte contre un corpuscule insaisissable, un des leurs, le philosophe Giorgio Agamben [1], se demande comment son pays a pu, à son insu, « s’écrouler éthiquement et politiquement face à une maladie. » Un franchissement aurait eu lieu selon lui ; celui du seuil entre humanité et barbarie.Signes de ce passage : l’acceptation historique (« l’abdication ») que des êtres humains « mourussent seuls » et que « leurs cadavres fussent brûlés sans funérailles » et que la « liberté de mouvement » et « nos liens d’amitié et d’amour » fussent restreints ou suspendus au nom d’un risque possible, la contagion par notre prochain. A l’origine de cela, conformément à une de ses thèses constantes, la scission intervenue dans notre « expérience vitale » entre une entité biologique et une vie affective et culturelle. Quelle est donc, se demande-t-il, la limite à ne pas dépasser pour ne pas renoncer à nos principes éthiques et politiques ?  

Évidemment, il la cite, on ne peut penser qu’à Antigone. La question de la limite qu’Agamben nous met sous le nez et qui pointe dans nos réponses à l’épidémie de Covid, m’a fait dresser l’oreille dans les heures assagies de nos rues désertes. Que peut-on accepter, au nom de l’administration des biens, et rester frères humains ?  Question à même de nous déchirer entre nous, en nous-même.

Une question court par-delà le silence de nos confinements : « Qui sauver ? ». C’est une limite qui répond parfois : celle de l’âge, du choix, du « triage » comme on dit en cette sorte de gare des urgences. Elle est évoquée par Michel Houellebecq : « Un autre chiffre aura pris de l’importance cette semaine, celui de l’âge des malades. Jusqu’à quand convient-il de les réanimer, de les soigner, 70, 75, 80 ans ? […] Jamais, en tout cas, on avait exprimé avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas la même valeur ; qu’à partir d’un certain âge, 70, 75, 80 ans, c’est un peu comme si l’on était déjà mort. » [2] 

Avec la rude franchise que manifeste parfois la médecine aux Pays-Bas, un médecin hospitalier répond à sa manière à Houellebecq en lançant : « un appel aux personnes âgées et à leur proches en leur demandant de réfléchir à deux fois avant une hospitalisation car le traitement en soins intensifs pour le coronavirus est lourd pour les patients. Par exemple, les visites sont interdites et donc un patient âgé risque de passer des semaines en soins intensifs sans voir ses proches. Pour beaucoup de gens, c’est un cauchemar qu’ils ne veulent pas vivre. […] Les patients les plus âgés devraient rester chez eux ; les récents cas de rescapés du coronavirus ne sont pas représentatifs. Il ne s’agit pas juste de survivre, il s’agit de l’état dans lequel ils se trouveront après leur survie. La chance qu’ils deviennent comme avant est très restreinte. Pour certaines personnes l’idée est acceptable donc elles veulent quand même être soignées mais d’autres, au contraire, ne veulent pas endurer un traitement lourd pour finalement se retrouver affaiblies. […] Si le patient est trop malade et que nous ne voyons pas de possibilité d’amélioration, le choix ne reviendra pas à la famille mais à nous. » [3] Une panique se serait déclenchée chez un certain nombre de personnes âgées lorsque d’autres médecins néerlandais ont évoqué un âge plafond de 80 ans pour accéder aux soins hospitaliers.

Pourquoi, se demandent certains, ne pas user de scores, de critères statistiques, d’indicateurs objectifs, pour « gérer la ressource » et tenter de dire qui soigner, qui faut-il sauver ? [4] Les jeunes, les valides, les nécessaires d’abord puis les vieux, les faibles. Une course au sauve-qui-peut avec handicap. Une bonne administration des biens. La vie des uns, la mort des autres…hors du compte.

Cette attention portée « aux risques, aux bénéfices et aux conséquences », n’est hélas pas insane, car les soins intensifs peuvent engendrer une souffrance et une détresse immenses. Fantôme d’Illich ? [5] À cette aune, le « restez chez vous…les vieux…pour y mourir » qu’on pourrait entendre dans la parole du médecin manifesterait-il en fin de compte, une attention au prochain ? Par une sorte de ruse de la fraternité, les plus âgés seraient quasiment exhortés à mourir chez eux sans risquer quoique ce soit à l’hôpital (risquer d’occuper un lit à la place d’un qui a une chance de guérir plus élevée/d’un plus jeune/d’un plus valide, de souffrir, d’avoir des séquelles insupportables, de… guérir ? etc.) …au nom d’une espèce d’attention portée à leur bien et aux biens ? Mais on sait ce que c’est que vouloir le bien, les biens de l’autre après Lacan. [6]

En lisant, en écoutant, je fus maintes fois traversé de l’idée qu’il y avait là, à l’occasion d’une nouvelle catastrophe, quelque chose qu’il nous est donné à essayer de penser…avec fraternité, dans le nu de la vie : la question qu’a posée Agamben.

Marc LESCANNE
5/5/2020

Références

[1] Giorgio Agamben, Une question, Lundi matin n°239, 20/4/2020, pour la traduction française. https://lundi.am/Une-question.

[2] Michel Houellebecq : https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-04-mai-2020

[3] Le chef du service des soins intensifs de l’hôpital universitaire de Leyde/Leiden interrogé par la chaîne de télévision ARTE. Arte Info : « Pays-Bas en réanimation, le triage des patients », 2020.

[4] Le Monde : Covid-19, Qui faut-il sauver ? https://youtu.be/nHh6kat9pxc

[5] Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 1973, Némésis médicale, Seuil, 1975.

[6] Lacan, Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, 1986.

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