La tristesse du Minotaure

Luz ZAPATA /

Qu’est ce qui fait notre culture ? Qu’est ce qui fonde nos liens ? Ces questions s’imposent à moi en ces temps et me font penser que c’est ce qui nous manque qui fonde nos liens. Aller à la rencontre des autres, aller écouter un concert ou regarder une exposition de peinture, voilà des choses simples et pourtant impossibles aujourd’hui. La vie me semble indissociable de l’émotion que les artistes nous apportent, et en ce temps de confinement ils me manquent cruellement.

Mon « désir d’art » m’a fait revoir cette exposition de Picasso à Landerneau.* Je partage avec vous ce petit texte, afin que nous allions ensemble contempler ces oeuvres.

Aller voir les œuvres d’un artiste c’est pour moi un peu comme aller à un rendez-vous important : je suis dans l’expectative de cette rencontre, de ce que je vais y découvrir, de ce qui va me toucher. Quand j’avais vingt ans (c’est à dire hier !) je n’arrivais pas à regarder les tableaux en face, j’étais pétrifiée par l’effet qu’ils me faisaient et par le trouble durable qu’ils produisaient en moi. J’allais donc aux expositions avec parcimonie, me contentant de regarder les catalogues et me protégeant ainsi d’un sentiment confus en moi-même que l’œuvre me dévoilait.

Le temps passant, et l’analyse aidant, j’ai redécouvert la force du désir devant une œuvre, devant l’insaisissable que l’artiste tente pourtant de saisir dans son geste : une peinture, une mélodie, une pièce de théâtre. La puissance de la présence n’a pas d’égal, et c’est cette force vivante qui peut nous transporter, et parfois même nous faire fuir ! Je sais aujourd’hui que les œuvres d’art ont cette capacité d’aller nous chercher là où nous croyons ne pas être.

Malgré les nombreuses expositions sur Picasso, je me suis dit : « je veux revoir son trait ». D’abord, j’ai été émue de voir les peintures du début, très classiques, mais surtout les colombes et pigeons qu’il peint avec tant de précision et de beauté. Pigeons que son père aimait et qu’il peignait lui-même. Ce trait de transmission m’a touchée.

Puis, au fur et à mesure que j’avançais dans l’exposition, le « trait de Picasso » me saisit : un mélange de force brute et de tristesse retenue. Quand je pensais à Picasso je me disais « C’est un Minotaure qui dévore le monde ». J’ai peut-être découvert dans cette exposition la tristesse du Minotaure, et c’est à travers les dessins que cela m’est d’abord apparu. 

Sans doute le dessin, et les croquis préparatoires, entretiennent un rapport privilégié avec le peintre, laissant apparaître ses premiers élans ainsi que ses contradictions. A côté de l’avidité s’est fait jour une sorte de tristesse qui contraste avec cet élan décidé de saisir le sujet du tableau dans toutes ses dimensions : de face, de profil, par l’extérieur, par l’intérieur, côté masculin, côté féminin. Picasso perce, vise, attrape, détaille son objet sans compassion. Mais une tristesse est là, peut-être devant ce qui résiste, devant ce qui échappe malgré tout.

Luz ZAPATA

* Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la Culture. Du 25 juin au 1er Novembre 2017. Aux Capucins, 29800 Landerneau (France)

Photos. LZ.

5 commentaires sur “La tristesse du Minotaure

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  1. Ce matin (15/04), comme en écho au billet de Luz, sur France Culture, Gérard Fromanger parlait de la peinture (il a évoqué ses liens avec Picasso) comme une façon de changer quelque chose dans le monde, de montrer que l’on peut le changer, de l’importance de le montrer, après avoir souligné le « miracle de la parole ». Bien sûr, cela implique de dire parfois « merde » aux maîtres et au marché : « Ça fait pleurer parfois, mais ça fait du bien ! ». Il parle du monde qui l’entoure comme d’un réel que peut saisir une photo, ce qui n’est pas très vivant. Il manque « lui », son intervention, la marque de son désir sans doute. Je ne résiste pas à un copié collé de deux passages (disponibles sur e site de l’émission). Evidemment (c’est l’évidence que) ce ne sont pas les mots de ma langue. Ils semblent parfois dire le contraire. Pourtant, ils sont justes d’indiquer la direction du « réel » qui nous intéresse.
    « C’est quelque chose qui se cristallise en 68, avec cette parole sur les murs : « Soyons réalistes, demandons l’impossible » qui parle de l’increvable espoir, l’increvable mythe de l' »après », qui dit « ce sera mieux une fois qu’on sera élu, vous verrez ». La réalité est beaucoup plus difficile, beaucoup plus complexe. Moi, je le disais, je le dis toujours : « soyons impossible, demandons la réalité ». C’est ça qui est difficile et c’est ça qui est passionnant réellement. Le réel on le prend, on le mange, on le mord, on le tort, on le fabrique, on le fait, on le construit… Avec les mythes, on se fait tous avoir comme des cons ».
    « Dans cet univers devenu gris, je nous peins, nous, en couleurs. Nous sommes beaux. Nous sommes désespérants, tragiques, terribles, contradictoires, méchants, dégueulasses, assassins. Mais nous sommes aussi merveilleux, extraordinaires, incroyables, magiques, miraculeux. (…) Moi je le dis, et j’espère que ça contrecarre un peu certains discours. Je le dis avant de crever comme un crétin. J’affirme le sentiment le plus fort que je peux avoir : montrer que nous pouvons être à la hauteur de la fantastique énergie de l’univers ».

  2. Merci beaucoup Marie-Jean pour ces commentaires, Gérard Fromanger nous montre la voie en effet, elle est super cette phrase « soyons impossible, demandons la réalité » ! On a du boulot !
    La toile est très intéressante aussi, elle m’interroge… à suivre

  3. Merci Marie-Jean, la dernière phrase que tu cites de Gérard Formanger, « J’affirme le sentiment le plus fort que je peux avoir : montrer que nous pouvons être à la hauteur de la fantastique énergie de l’univers » me semble très précieuse. Elle pourrait condenser ce que j’essaye de dire dans le billet que je m’apprête à envoyer à Luz. Et merci Luz pour ce texte où s’entend la question de l’objet un peu en écho avec le texte de Marie MOTTE (https://wordpress.com/read/blogs/174526654/posts/590)

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