Un trauma peut en « masquer » un autre ? Du confinement à l’isolement, de l’isolement au confinement …

Francesca CIRRITO-LE PERCHEC /

Du masque il sera question, pour elle, pour moi. En isolement, elle, en confinement, moi. Ce qu’on-confie-ment, ce confinement ment…

Elle, au passé délibérément brumeux, lointain. Moi, ici et maintenant, en proie à une terrifiante actualité difficile à cerner, à défini. Elle, sa vie a vacillée, s’est dérobée, le temps d’une annonce médicale, précise, concrète, objectivante, elle change de statut social, devient malade, son corps est porteur d’une anomalie chromosomique. Le réel déborde, éclate dans cette annonce en mille morceaux de sons incompréhensibles, infiltre toute perception.

Moi, le monde chavire, perd ses repères, le temps d’une annonce présidentielle, « nous sommes en guerre », répétés à plusieurs reprises, face à un ennemi désincarné, viral, omniprésent, véhiculé potentiellement par chaque corps… L’impossible s’est produit, l’inimaginable, non accessible au discours courant ni compréhensible par une quelconque représentation, un réel donc. 

Un réel toutefois qui convoque sans détour un nouvel ordre social. Le contexte de crise sanitaire pour tous et les mesures de confinement qui en découlent ne sont pas sans conséquences sur nos vies présentes, passées, à venir. C’est pourquoi penser (panser) l’évènement traumatique n’est pas possible sans référence à elle

À elle, à un autre évènement traumatique que le temps, non pas du refoulement, mais du travail analytique a bordé, délimité, l’inscrivant quelque part dans l’histoire d’une vie, logé dans l’historicité narrative de l’analysant comme un impondérable regrettable mais sublimé. Le drame vécu a été dépassé, la vie fantasmatique a repris son cours, ouvrant sur une autre vision du quotidien, sous tension entre désir et symptôme. L’écran du fantasme s’interpose à nouveau entre elle et le monde, lui permet de l’appréhender.

Mais est-ce donc le destin du trauma que de demeurer marque, scansion, indélébile et d’être toujours là prêt àrenaitre ?

Probablement pas systématiquement, le devenir du trauma reste singulier. Pour elle, à cet endroit se joue un jeu de signifiants qui vient faire resurgir des représentations enfouies. 

En première ligne, le masque, le masque devenu l’emblème de la survie, de rareté, de privilège. Le masque vert chirurgical, d’une banalité inconvenante, ridicule avec ses liens qui pendouillent, un poulpe.  

Sa première expérience, à elle, du port de cette chose était après une période de plusieurs semaines d’isolement en chambre stérile. Il lui a fallu intégrer que désormais, et jusqu’à nouvel ordre, ce serait son coéquipier pour la vie. Et puis, il y a eu le geste fébrile de l’infirmier pour le nouer et, qui par sécurité, a préféré, en son âme et conscience, en ajouter un second puis un troisième. Le voilà rassuré, c’est la première sortie. Elle, en panique, bâillonnée ! Incontournable, il a fallu qu’elle s’habitue, se familiarise à le porter à chaque sortie, accepter le regard des autres, sa différence. 

Aujourd’hui ce masque on en veut, on le demande, on l’espère en plus grand nombre pour les soignants, en première ligne, les caissières des supermarchés, pour tous, idéalement, pour toute rencontre avec un autre… Un petit autre, quel qu’il soit dont la présence physique relève de l’inquiétante étrangeté. 

Personne ne voit le masque comme une bizarrerie. Il est conseillé, recommandé, présent aussi dans l’actualité, dans tous les médias, objet de débats, de scandale,  emblème de la mauvaise gestion de la crise sanitaire, de la suspicion, nos gouvernants savaient, tension d’approvisionnement… Ils sont enfin livrés en France par pont aérien sécurisé. Et pendant ce temps là, certains s’organisent, en confectionnent Les « Tuto » circulent et initient sur les modalités pour en fabriquer, en tissus mais aussi sopalin et bolduc. Ingénieux ou système « D« , la création se met au service du masque.

Elle, quand, elle les a vu là posés sur la table de son salon, « l’affaire » qu’elle pensait résolue une bonne fois pour toute a refait surface, avec quelques remous : clapotis, clapotas. Flashs, images, sensations, émotions. Elle ne les portera pas, résolument, elle ne sortira pas, confinée comme bon nombre de français. Confinée pas isolée,  partageant désormais un destin commun avec d’autres. 

Ce qui nous arrive est bien réel. Bien que réalité mondiale, nous atteignant tous, cette réalité objective demeure une réalité subjective qui résonne pour chaque sujet, vise l’intime. Ce n’est que un par un, chacun, confronté à sa singularité et à ses remaniements subjectifs à l’interstice de l’individuel et du collectif que se mobilise le destin de nos pulsions, de nos défenses psychiques, de la répétition subjective confrontée au trauma. 

Trauma, lui-même, écho de notre traumatisme de structure, là où ça achoppe, point d’ancrage subjectif pour le sujet. L’articulation entre fantasme et trauma est présente chez Freud, traumatisme de structure notamment dans la clinique de l’hystérie puis il évoque les traumas pour parler de névroses traumatiques de guerre. Il distingue ainsi l’individuel et le collectif, traumatisme versus trauma. 

Aujourd’hui l’exposition, voire la surexposition, aux médias et surtout aux images qui tournent en boucle, seraient-elles source de traumas ?

Elleelle les évite, ça fourmille, ça grouille d’émotions qui pourraient se raviver, prudence. Sur la toile, images incessantes des hôpitaux, des soignants, nouveaux héros Covid portant la même tenue qu’il y a si longtemps. Blouse, sur-blouse, charlotte, sur- chaussures et masque bien-sûr ! 

Durant son hospitalisation, elle avait identifié plusieurs types d’agressions : les agressions physiques, incontournables, dues à la maladie, les agressions de contexte occasionnées par l’enfermement, l’immobilité dans un même environnement, très limité, carcéral et des agressions psychologiques souvent imputables aux deux précédentes et à la solitude. Durant des jours et des jours, elle avait eu le sentiment d’être imprégnée, imbibée comme une éponge de toutes ses terreurs résiduelles, absente à elle-même comme sujet. Elle pourrait se souvenir, « l’affaire » était pourtant classée sans suite… 

Après tout, son isolement passé à elle, vient peut-être relativiser mon confinement à moi. Certes, sans rites partagés au quotidien, le temps est suspendu. Il est difficile de se projeter, d’imaginer demain même si cela ouvre vers quelques pistes de réflexions. L’heure est plutôt aux constats, le confinement est logique, nécessaire. Je dois ainsi reconnaitre que le « Heim » qu’est la maison est rassurant, familier malgré ce qui gronde et menace à l’extérieur. Malgré, aussi, l’abandon forcé de mon cabinet, j’ai conservé une activité professionnelle en accompagnant les analysants dans leur parole singulière, fût-elle au téléphone. Parler peut s’avérer vital. En ces temps tourmentés, il ne s’agit pas de « débriefer » sur l’inédit d’une situation forcément complexe mais plutôt d’entendre ce qui se dit comme ça se dit. Ne pas céder sur la pulsion de mort, à nos failles exacerbées au cœur de la structure psychique… 

Il est prévisible que face à ce monde déboussolé rien ne sera plus comme avant. Il y aura pour chacun, chaque un, un avant et un après confinement à construire. Et avec le temps, il s’agira sûrement de tenter de s’éloigner de ce qui a fait trauma, « d’actualiser » la fenêtre de son fantasme par laquelle le réel sera voilé. 

Jean-Jacques Tyszler, dans son dernier ouvrage, « Actualité du fantasme dans la psychanalyse » insiste avec sur le fait que le fantasme est le résultat d’un lien structural entre le social et l’intime. 

Plus que tout, ou encore une fois de plus, la psychanalyse, les psychanalystes auront à faire valoir la singularité du sujet, le faire émerger de l’aggloméra des confinés. 

Le confinement, ment…

Francesca CIRRITO-LE PERCHEC, le 5 avril 2020

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