Comme un air de mille neuf cent quatorzaine…

Tristan HALLOUIN /

À l’initiative de Mme Zapata, nous sommes invités à échanger, à partager nos réflexions, nos impressions sur le vécu de la situation sanitaire actuelle et des bouleversements qu’elle peut engendrer dans nos existences. C’est avec gratitude envers elle et envers chacun de vous que je me permets de lire vos lignes et d’y ajouter modestement les miennes.

Que je vous connaisse ou que cela constitue une première rencontre, je ne cache pas que cela fait chaud au cœur de se sentir relié à une communauté humaine, et de voir qu’il y a toujours quelqu’un pour faire place aux réflexions cliniques à mon sens, indispensables en temps de crise comme en tant de paix, pour le traitement des pulsions et maintenir la civilisation.

Hier soir, alors confiné comme tout un chacun, il me prit l’envie de regarder un film afin de m’évader quelque peu du contexte actuel et laisser mon esprit vagabonder après ma journée de travail.

Mon choix se porta sur un film de guerre, « 1917 ». Passionné d’Histoire, et particulièrement par la 1ère Guerre Mondiale, le choix ne fut pas très difficile. Le film raconte les pérégrinations de deux soldats britanniques à travers le « no man’s land » en vue de parvenir à délivrer des ordres à un régiment de soldats prêt à monter à l’assaut et tomber du même coup, dans une embuscade. Embuscade qui s’annonce comme une énième hécatombe humaine si caractéristique de cette guerre. En écrivant ce résumé on ne peut plus succinct, je me dis qu’en fin de compte, il est question dans ce film, de porter une parole (en l’occurrence « des ordres ») pour contrecarrer les plans de la « mort ».

Au fur et à mesure que je regardais le film, je ne pus m’empêcher d’associer ce témoignage d’une guerre d’un autre âge au contexte actuel. Cette crise sanitaire et la lutte pour s’en extraire est incessamment qualifiée de « guerre » dans le discours politique depuis plus deux semaines. Je ne sais pas si je suis légitime pour juger de l’adéquation du mot ou non pour qualifier notre situation actuelle. Ce que je remarque tout de même, c’est que, comme il y a 100 ans, il n’y a qu’à ouvrir sa porte d’entrée aujourd’hui pour ressentir l’expérience d’un « no man’s land ». J’aimerais par ces lignes, témoigner de ce que cette expérience suscite en moi.

L’angoisse

Cette expérience, elle me semble d’abord être celle de l’angoisse, sans doute pas si éloignée du ressenti d’un poilu s’aventurant « par-dessus le parapet », angoisse d’être la cible du « virus » comme on le serait d’une balle perdue ou de la précision meurtrière d’un tireur embusqué. On aurait tendance à « s’isoler », et à se terrer dans nos trous, y compris en présence d’autres, première des défenses contre cette angoisse, défense rigide s’il en est, conduisant à l’illusion de croire qu’on pourrait se suffire à soi-même.

L’ennui

Cette expérience aussi, c’est celle de l’ennui. L’ennui de la longueur du temps qui passe, l’ennui de se languir des retrouvailles avec les êtres aimés, l’ennui d’être « limité ». Quelque part, je ne peux m’empêcher de penser que cet ennui est une richesse, car dans notre société actuelle, il n’y avait plus guère de place pour « s’ennuyer ». Il me semble que l’ennui pousse à la créativité tout comme ces combattants des tranchées qui, patientant de longues heures dans leurs trous, se mettaient à inventer une nouvelle forme d’Art en sculptant des objets dans les éclats d’obus. N’est-ce pas ce que nous faisons ? Nous créons, parce qu’on « manque », on manque d’activité, alors on créé.

L’attente

Cette expérience enfin, c’est celle de l’attente, attente dont on sait aujourd’hui qu’elle était si familière aux soldats des tranchées, attente entre deux assauts, celle que je ressens lorsque je suis dans un moment de calme avant de devoir moi aussi, « monter au front », soutenir les professionnels, en me rendant sur mon lieu de travail afin de proposer une veille téléphonique à ceux qui seraient en « souffrance psychique ». Et oui. « Je » travaille en ce moment et sans doute est-ce une chose heureuse, car le travail ne permet-il pas la transformation de la souffrance ?

Avec les sujets que j’accueille, il n’est point question « d’obusite » ici (quoique), bien que certains d’entre eux semblent témoigner d’une certaine « sidération » face au Réel de l’épidémie.

Dans ces conditions, le psychologue clinicien formé à et par la psychanalyse semble être le garant d’un lieu (d’un sanctuaire pourrait-on dire) d’où la parole puisse trouver place, la plainte s’adresser et la subjectivité de celui qui « combat » s’exprimer, peut-être comme le faisaient les brancardiers de 14 au lit du malade en plein champ de bataille. Soignants, professionnels de la grande distribution, travailleurs des pompes funèbres… autant de maillons d’une chaîne tendue, une chaine de vie, contre la pulsion de mort.

En écrivant ces lignes, je prends soudain conscience que je partage avec vous une image romantique, fantasmée de la guerre 14-18 mais aussi du travail auprès des professionnels que je réalise en ce moment. Qu’importe, si j’en suis là, c’est peut-être que je parviens à sublimer la souffrance en plaisir et à attribuer un jugement de « beauté » à notre œuvre. Merci le Travail.

Pour aujourd’hui, je voudrai terminer en me disant que dans ce contexte, Freud aurait sans doute eu beaucoup de choses à dire, comme il le fit durant le premier conflit mondial qui l’inspira pour l’écriture de « Au-delà du principe de plaisir… ». Je me plais à croire que les cliniciens que nous sommes sont de lointains héritiers, relais d’une pratique clinique et qu’en cette période de « désunion », « maintenir le lien », c’est aussi se souvenir et se replonger dans les mots de nos illustres prédécesseurs. Cela pour garantir les conditions de l’expression des subjectivités de notre époque.

Tristan HALLOUIN

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