« Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… » 

Sonia BEAUMONT /

Cette phrase, je l’ai choisie sans tout à fait savoir pourquoi, pourquoi commencer avec elle. Elle avait été saisissante, comme bien d’autres, elle avait quelques résonnances avec ce qui peut être en jeu dans une analyse. Nous savons qu’il y a des mots qui nous saisissent, la poésie passe en des chemins inconnus et souterrains. Ce n’est qu’aujourd’hui que j’y lis une forme de dureté peut-être, une violence intransigeante, nécessaire, et une exhortation au courage. Il s’agit de supporter ce qui ne l’est pas. Me rappeler cette phrase avec ou contre ce qui se passe aujourd’hui – vouloir trouver des mots et aucun.

Les écrivains, eux, le savent, ce qu’est d’écrire, forger des mots, les creuser, avec ce corps vulnérable. Ces mots, que nous lisons, qui parfois nous traversent, nous laissant seuls après. Les mots ne savent pas, il faut pour ça l’écriture – celle-ci, poétique, d’Asli, et d’autres. La parole peut affleurer, toucher cette limite qu’est l’écrit.

Alors cette phrase, n’étant pas écrivain, je l’emporte avec moi ; elle appartient à Asli Erdogan écrite dans Le bâtiment de pierre, elle me la prête. 

Comment nommer ce à quoi nous sommes confrontés et la peur qui l’accompagne, ne sachant pas quel genre de rencontre (pacifique ou mortelle) aura lieu entre notre corps et ce virus tentaculaire, qui des deux remportera la partie ? Ce virus a fait effraction dans nos vies, que pouvons-nous en dire. Le réel ne frappe pas trois fois pour annoncer son entrée en scène.  Ce qui se passe est une tragédie, quand et comment prendra-t-elle fin ? Nous savons que ce corona virus ou d’autres reviendront si rien de sérieux n’est entrepris, un article de Didier Sicard sur France Culture est pour le moins édifiant à ce sujet. Nous savons qu’il nous faudra encore réfléchir aux conséquences d’une politique technocratique et ultralibérale féroce. En ces temps difficiles, pas de Passepartout pour nous sortir d’affaire, pas de guerre à mener contre ce corona virus, sinon pour le moment suivre scrupuleusement les conduites à tenir pour stopper sa propagation. 

Chacun peut avoir un petit aperçu des effets subjectifs que produisent cette pandémie et ce confinement. Pour d’autres, se produisent de réelles catastrophes subjectives. Mais aussi, la situation dans laquelle nous nous trouvons ne fera presque aucune brèche, ne produira aucune secousse pour quelques-uns. Aujourd’hui, alors que notre périmètre de sortie se rétrécit, il nous faudra nous orienter autrement que sur un plan, plutôt le long d’un trajet qui n’est pas tracé d’avance.

Depuis quelques jours, je m’attelle à essayer d’écrire quelque chose, à l’invitation de Luz, écrire dans ce temps qui s’étire, incertain, sur ce que je vois. Et rien n’est plus difficile. Essayer d’écrire quelque chose – s’appliquer. 

Dans cette ville quasi-déserte, rendue au silence, nous croisons des hommes, des femmes qui passent et s’éloignent. Quelques-uns semblent surgir comme une chance – cet homme à vélo sifflotant, qui m’a fait penser à un des personnages du cinéaste Jacques Tatischeff dit Tati, passant et disparaissant, comme une anomalie dans un décor, cette anomalie c’est la vie proprement dite. Un soir, durant ce temps limité qui nous est imparti pour une promenade, le chant suranné d’un vieil homme s’est fait entendre ; sa voix haute et grave s’est trouvée amplifiée dans cette rue vide que nous empruntions ensemble, séparés. Pour qui chantait-il ? Il se produit parfois ces sortes d’apparition qui, se détachant d’un fond uniforme, provoquent l’étonnement, encore plus nettement aujourd’hui où nous arpentons une ville qui semble s’être figée. Ce chant inattendu, je l’ai trouvé très beau, question de circonstance peut-être. Ce sifflotement, ce chant ou encore ces quelques « bonjour » adressés par des inconnus portent quelque chose de singulier, le timbre d’une voix et peut-être le refus de ce silence –celui-ci n’est pas à nous– de la disparition d’une adresse quelle qu’elle soit ?

Sonia BEAUMONT

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