Des bouleversements bien (R)éels…

Marie MOTTE /

Il semble aujourd’hui que la situation, accompagnée des bouleversements dans le quotidien, mais affectant par ailleurs l’organisation sociale, fasse co-exister deux mondes ; celui des « confinés » qui parfois, ne se plient que difficilement à cette injonction qui circule, « restez chez vous », et celui de ceux qui poursuivent leur activité professionnelle.

Le clivage entre ces deux versants semble d’ores et déjà se présentifier sur le mode de la reconnaissance ou bien d’une agressivité. Cette dernière apparaît envers les professionnels ou bien envers ceux assignés à demeurer chez eux. Elle circule par exemple via les réseaux sociaux, où sont dénoncés l’insouciance et des comportements à risque, ou encore un manque de civisme concernant les denrées alimentaires. La formation de divers groupes émerge quand circulent et sont partagés des discours incriminants une population « indisciplinée ». Il apparaît que nous pouvons identifier ces groupes selon le discours auquel ils se réfèrent. Ou bien il s’agit de celui de la science, du savoir sur le virus afin de protéger autrui en se conformant à des règles sanitaires, ou bien d’un discours portant au zénith, si l’on revient à Lacan, l’objet a, à travers l’individualisme et le désir de permettre une expression pulsionnelle, malgré des interdits et restrictions gouvernementales. 

On peut parler, il me semble dans cette situation, d’un redoublement du renoncement pulsionnel, dans la mesure où au-delà de l’impossibilité d’une « toute-satisfaction », la pulsion a à subir d’autres transformations, sur un mode a priori aussi restrictif. 

Il y a en outre la question de la vulnérabilité, qui génère une certaine angoisse d’une part, et une proximité de la mort d’autre part, ainsi qu’une inquiétude pour ses proches. Cette angoisse semble être contournée voire bravée (ou bien s’agit-il de l’interdit qui l’est ?) ou ne pas concerner certains sujets, dans un refus de la réalité. On peut alors se demander si cela constitue une forme de défense vis-à-vis du Réel, d’une mise à distance ou d’une forme de déni du « ça n’existe pas ». 

L’indicible de la mort se présentifie en effet brutalement à travers le nombre exponentiel de décès. On peut penser que cela réactive une angoisse de mort et la question de la castration face à l’inconnu du virus, qui n’est pas maîtrisé par le corps médical, et se trouve donc faire limite à une toute-puissance de la science. Il s’agit alors peut-être pour certains d’un réaménagement défensif, au sein d’autres aménagements qui se mettent en place et qui concernent eux, le lien social.

Le lien aux autres, en période de confinement, s’en trouve prégnant. Il signe alors une séparation ou à l’inverse pour d’autres, un trop de proximité. La séparation laisse un trou, un vide, et renvoie également à la division subjective et à une quête peut-être alors décuplée, de l’objet. Le versant du trop a lui aussi à voir avec la jouissance, là où principes de plaisir et de réalité se rencontrent avec d’autant plus de fracas.

Ensuite, apparaît la question de la loi et du symbolique, réinjectés brutalement dans une injonction de confinement. Cela signifie donc devoir se plier à un interdit énoncé par le corps exécutif et représentant de la loi – sur le plan de la réalité, là où le déclin du père symbolique dans la société a commencé à s’initier. Néanmoins émergent des comportements affranchis de ce que dicte la loi aujourd’hui, dans une continuité de l’affaiblissement des interdits surmoïques.

Certaines règles ayant été arrêtées – sollicitant la fonction symbolique, effectives dans la réalité, on peut poser la question de la régulation pulsionnelle que cela implique, à travers celle du faire collectif qui s’impose au sein de la famille. Il semble y avoir parfois un impossible : impossible à vivre ensemble, dans le « en trop » : trop longtemps, trop proches, sans espace personnel où le pulsionnel se rencontre de trop près, voire se percute. 

Un autre aspect à noter, est l’hypermédiatisation et l’activité des réseaux sociaux. L’envahissement de la toile quant à l’information et ce qui circule en permanence, un « abreuvage » scopique et invoquant, du pulsionnel qui gave la quête de communication de tout un chacun. Tout moyen pour communiquer avec autrui est utilisé, notamment via les nouvelles technologies. De nouvelles modalités de rencontre pour contourner la présentification de l’absence sont utilisées, que ce soit de balcon à balcon, faisant jonction d’espace privé à espace public entre inconnus et voisins (comme on peut le voir dans les fêtes organisées entre résidences) ou via skype par exemple, et ce que l’on nomme à présent « apéros skype », ou soirée via les visio-appels. On peut voir comment le premier signifiant permet de lier une dimension de ce qui faisait rencontre entre sujets, avec les nouvelles coordonnées qu’imposent la situation de confinement.Le lien social semble avoir brusquement trouvé une voie pour se renouer, une modalité « d’être ensemble » dans le virtuel. Un virtuel-présence qui permet de faire avec la solitude et l’isolement. La rapidité de cette organisation laisse percevoir combien il faut combler vite ce trou, comme la moindre frustration, la moindre solitude devient insupportable. Cela fait surgir l’angoisse de l’insécurité à celle de mort, l’angoisse de contamination à celle du vide en restant chez soi, du trou, de l’absence, que le sujet tente de combler par les moyens qu’il trouve et qui interroge enfin la manière dont son Réel va trouver à s’articuler à l’Imaginaire et au Symbolique, en fonction de l’organisation psychique du sujet et les coordonnées du contexte.

Marie MOTTE

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