Le sentiment tragique de la vie (Miguel de Unamuno)

Marie-Noëlle FOURN-GARNIER /

Luz nous convie à échanger à propos de  «  nos liens au temps du coronavirus. Face à la maladie, au confinement, à la possibilité de la mort, contribuer au traitement des pulsions. »

Je n’ai aucune légitimité pour parler ici de la subjectivité. Ni clinicienne, ni psychanalyste, n’ayant pas travaillé Lacan au sein d’institutions « accréditées » je ne peux m’autoriser ni de moi ni de quelques autres. C’est bien volontiers cependant que je réponds à cette invitation. Je ne pourrai cependant qu’évoquer les réflexions qui ont jalonné mon existence et qui prennent actuellement une dimension collective et commune à défaut d’être partageable : le sentiment tragique de la vie.

Le réveil de l’angoisse

 Nous sommes accoutumés  au divertissement au sens pascalien. Notre quotidien est fait de ce remplissage qui masque à notre champ de pensée tout ce qui peut mettre à nu notre finitude et notre solitude existentielles. Société du travail, du déplacement, dans tous les sens du terme, activités laborieuses, ludiques ou conviviales (jeu, loisirs, voyages…si possible même associés pour plus d’efficacité) nous sommes conviés à meubler le temps et l’espace le plus densément possible. Agenda surbookés, rendez-vous impérieux, projets en tous genres.  «  Le bonheur si je veux » proposait le Club Med. « Rencontrer le monde » invite Salaun voyages. Cette addiction au plein est aujourd’hui mise à mal. Sur le plan spatial notre monde vient brutalement de se rétrécir. En habitations soudain surpeuplées ou en résidence confortable mais surveillée notre vie vient de prendre les caractéristiques d’une cellule monacale. (Le  Saint Jérôme peint par Van Eyck  illustre la vanité de toute chose représentée par la tête de mort : memento mori. Obligés par les circonstances nous découvrons un monde rétréci et une temporalité dont la fin ne prête plus à rire.

Dans Etre et temps p 238 Heidegger approche l’angoisse comme le sentiment de « n’être pas chez soi » il indique que « la  familiarité tombe en miettes » « le rien et le nulle part » nous assaillent ennemis invisibles et invincibles. Le Réel se découvre dans toute son horreur et sans voiles. Comme on dit  à la  télé dans les micro-trottoirs « je n’ai pas de mots ». Infigurable et indicible l’étrangeté radicale de notre condition surgit. Ce qui reste du sujet reste pantelant devant  cette épiphanie. Emissions scientifiques sur les virus et la recherche ? Lysanxia ? Tranxène ? Yoga ? Méditation ? L’arsenal des techniques et idéologies est convoqué puisque nous sommes en guerre.

Le confinement et le lien social

Ce matin à la radio (France culture) Sylvain Tesson confiné volontaire en Sibérie pour voir la panthère des neiges  posait le double problème de l’espace et du temps lié au confinement.

 La question de l’espace : intériorité et extériorité. Nous ne sommes plus habitués à chercher en nous, dans les livres, bref physiquement  seuls, les moyens de notre équilibre et de notre survie psychique. Les contacts sociaux et les psychotropes sont (étaient) présentés comme le seul remède contre la dépression. Jouir de la vie  (ensemble et au même moment) passe (passait) obligatoirement par la consommation commune, le bavardage, la proximité…Toute autre disposition accusée de sauvagerie, d’égoïsme, au mieux de solipsisme de moine.

Je ne suis pas ennemie d’un bon coup de « Corona » bien fraîche assise en terrasse avec des amis. Mais l’appauvrissement du lien social me semble concomitant d’une obligation d’être « en terrasse » ou « tous ensemble, tous ensemble…ouais… ». Le semblant –peut-être nécessaire d’une assise groupale remplacera-t-il définitivement l’ardente obligation d’une tête à tête avec soi de peur de voir surgir l’Ankou ?

Pour ce qui concerne la temporalité (« Le temps est notre étoffe » ibid.) la question me semble plus compliquée. On connaît le syllogisme : Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme donc Socrate est mortel… Mais je ne suis pas Socrate.  «  On » meurt. Les autre oui. Pour ce qui concerne chacun c’est seulement une possibilité, une probabilité remise à plus tard. Ce mois de Mars, plus tard c’est peut-être demain. Certains trouvent inconcevable d’être inclus dans les deux pour cent (de qui de quoi ?) qui vont y passer. Passer où ? Le voilà de retour l’impensable, l’indicible, la béance dont nous somme la bordure. Retour de l’angoisse. Les agendas et les plannings au fond n’y feront rien. Peut-être temporairement donner le sentiment qu’on maîtrise le temps. On ne sait quand s’arrêtera le confinement. Panique. Néant. Le déni de la mort est déjà vieux dans notre culture. La peur du néant est à l’origine de toutes les  cosmogonies. Mais nous avons (avions) comme pharmacon toutes les jouissances prévisibles dont le marché n’est (n’était ?) pas avare. Continuons le combat ?

Huis clos

Nous vivons contraints et forcés le rêve de tous les amoureux : le tête à tête fusionnel avec l’être aimé. Et soudain nous (re ?) découvrons comme H. L’heuillet l’analyse dans son ouvrage « Du voisinage ; Réflexion sur la coexistence humaine » la relation dialectique entre l’amour et la haine.

Je cite encore Heidegger « puisque d’abord et la plupart du temps le souci mutuel s’en tient à des modes déficients ou pour le moins indifférents…se reconnaitre requiert qu’on fasse connaissanceEt si le « seconnaître » en vient même à se perdre dans les variétés de la retenue, de la dissimulation et de l’hypocrisie, l’être- en- compagnie requiert des voies particulières pour arriver à proximité des autres voire jusqu’à leurs « arrières pensées ». Etre et temps p166.

Le confinement en couple ou en « cellule » familiale met au jour l’altérité radicale, de soi et de l’autre, le semblant, les faux semblants, les mi-dire, les vrais mensonges et les fausses vérités les violences contenues ou pas… C’est Huis-clos entre vivants. Les écailles ( re) tombent des yeux –parce qu’au fond on le savait déjà) et l’on se coltine encore une fois l’impuissance du langage à exprimer sa subjectivité, l’incapacité à se la représenter pour soi et l’opacité constitutive du lien amoureux. Quelles voies particulières pour arriver « jusqu’à leurs arrière-pensées » ? Le chagrin d’amour est -il soluble dans la crise du corona virus ?

Le traitement des pulsions

 Je ne comprends pas bien ce que Luz entend par « traitement » des pulsions. Si mes souvenirs sont exacts Freud détermine quatre destins possibles. Je n’en retiendrai qu’un pour le moment puisque le principe de plaisir semble mis à mal à bien des égards et que,  «  à notre corps défendant »  ou avec notre plein accord la pulsion de mort est massivement à l’œuvre.

 Reste la sublimation. Ecrire même des bêtises comme ce soir, parler pour ne rien dire, tricoter des torsades irlandaises les plus complexes pour imiter la topologie, surveiller la beauté des fleurs du printemps, peindre, peindre encore (compulsion à la répétition ?) …

Marie Noëlle FOURN-GARNIER, 20 Mars 2020, confinée à Kerhuon

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