À L’impossible nul n’est tenu, sauf le psychanalyste

Jacques GARNIER /

Petit journal de crise

Je réponds ici à l’invitation de Luz Zapata de contribuer à un  journal clinique. Je la remercie de cette initiative. Elle contribue ainsi à susciter entre  nous des interrogations sur la clinique renouvelant ainsi une pratique ancienne propre à provoquer la réflexion et à faire progresser la connaissance vivante.  Je prends donc la liberté de raconter autant que d’analyser.

Avant hier en faisant une promenade dans mon quartier, muni de mon laisser passer, je rencontre une collègue qui m’a consulté assez régulièrement il y a un an ou deux pour parler de sa clinique.. Elle avait l’air étonnée mais contente de me voir. Nous échangeons quelques mots.  j’étais content de constater qu’elle semblait se bien porter. A peine rentré à la maison je reçois un SMS me demandant de la conseiller sur la conduite à tenir à l’égard de ses analysants : fallait-il qu’elle continue à les recevoir ou qu’elle arrête ? Je lui dis alors que l’impératif de couper le fil de contamination fonctionnait aussi bien pour nous que pour nos analysants. Mais que cela ne signifiait pas pour autant qu’elle doive couper le dialogue entre elle et eux, même si le téléphone ne remplace pas le travail qui se fait en présence corporelle. Elle me dit que c’est ce à quoi elle avait pensé. 

J’associe à cette petite histoire des réponses d’autres collègues qui acceptent sans broncher que des analysants leur disent : « dans ce cas je reviendrai quand tout cela sera fini. » Je me suis permis alors d’interroger ceux-là sur la fonction que pouvait avoir pour eux cette coupure et surtout sur celle de leur réponse ou non réponse qui pouvait oblitérer la pulsion de mort ainsi convoquée. Le caractère intrusif, explosif et massif de cette pandémie et les dispositions les restrictions que cela entraîne et les comportements que cela suscite, viennent en effet boucher le trou ouvert par la parole et le langage. Mais cette obturation produit aussi une désubjectivation. Il me semble donc que dans bien des cas le psychanalyste se doit d’interroger cette position de repli. Cela arrive parfois aussi dans les cas d’analyse de femmes qui se trouvent enceintes. Certaines ont tendance à interrompre leur travail analytique et renvoient sa reprise après l’accouchement.  Le fœtus fonctionne aussi comme bouchon. Je pense alors rétroactivement à telle ou telle à qui je n’ai pas eu à l’époque la présence d’esprit ou le courage de dire non et d’interroger cette tentation de mettre cet objet à la place du moins phi. Il y a ici tout le rapport à la castration qui se trouve convoqué et l’analyste qui tient ou abandonne sa position de semblant d’objet petit a. S’il l’abandonne, à ce moment, en se retranchant dans un silence  , alors il ne tient plus à l’impossible il n’y a plus à cet endroit et à ce moment, de psychanalyste.

Une autre collègue qui a opté pour des rendez vous téléphoniques  me parle  d’un cas plus difficile que les autres me disant qu’elle pense que la personne ne supportait pas de ne pas la voir et sans doute sans l’effet de tempérance de la présence corporelle, la parole était vécue par elle comme persécutrice.

Je pense alors qu’elle pourrait essayer par SMS, et le lui dit . Nous sommes poussés à inventer afin d’éviter toute éviction subjective. Le SMS  certes tire du coté de la communication mais maintient cependant l’échange, pourrait-il fonctionner comme un embrayeur de la parole ?

 Ces échanges qui sont très bienvenus pour les cliniciens, ne  sont-ils pas ceux qui relèvent  des séances de contrôle quand celles-ci ont été mises en place et maintenues ?

Lacan pouvait être d’une très grande exigence sur les conditions requises pour l’exercice de la psychanalyse. Qu’il ait critiqué les ritualisations du cursus mis en place par l’internationale ne laisse certainement pas à penser qu’il suffise de s’autoriser pour y aller. Et même qu’il suffise de s’autoriser pour continuer. Le groupe l’Ecole, les collègues leur travail n’est pas superflu, il est nécessaire. La procédure de la passe qui a produit aussi ses excès et ses dérives  constitue au moins un dispositif qui laisse ouvertes toutes ces questions. Il y a plusieurs modalités possibles du contrôle, les échanges sur internet  entre collègues bien intentionnés peuvent peut-être remplir partiellement cette fonction ?

Je termine ce petit chapitre en disant qu’une amie m’a fait part de son étonnement pour ne pas dire de sa stupéfaction d’apprendre que certains continuaient à recevoir et à se comporter comme à l’ordinaire en dépit de toutes les recommandations et des interdits.   Ils s’estimeraient à l’abri de toute atteinte et ne prennent pas la mesure qu’ils pourraient sans le savoir être contagieux.  Comme quoi la psychanalyse n’est pas un remède contre la connerie.

A plus tard pour ce petit journal

Jacques GARNIER

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